Claire Nouvian, fondatrice de Place Publique avec Raphael Glucksman : « J’ai découvert par exemple, qu’en politique, la parole donnée n’a aucune valeur. « 

Interview clivant de Claire Nouvian publié dans http://www.nouvelobs.com

=================================================

Claire Nouvian : « J’ai servi de caution écolo une fois, pas deux » !

Presidente de l’association Bloom, Claire Nouvian a été l’une des fondatrices de Place Publique avec Raphaël Glucksmann. Leur mouvement a fait alliance aux européennes avec le PS. La militante écolo confie à « l’Obs » les raisons de son départ et son choix d’arrêter la politique. « Honte », « trahison »… ses mots sont très durs, et elle raconte l’arrière-cuisine des partis, dont elle se dit « dégoûtée ».

………………………………………………………………………………………………………….

 

Pourquoi prendre la parole aujourd’hui, après des semaines de silence ?

Je m’étais astreinte au silence depuis les Européennes pour laisser descendre la colère, décanter et faire des choix. Aussi parce que j’avais honte, après m’être beaucoup investie et avoir mobilisé mes réseaux, y compris de financement, de notre inconséquence, du manque sidérant de courage de certains fondateurs et des pratiques internes qui étaient à l’opposé de notre profession de foi.
Une poignée d’intrigants formés à l’école du vice des partis politiques ont transformé Place publique en organe classique où règnent les luttes intestines et où les courtisans réussissent plus que les combattants. Les fondateurs n’étaient pas suffisamment soudés et alignés humainement et éthiquement pour empêcher des comportements aussi éloignés de notre promesse initiale. Avant même de choisir d’aller aux Européennes, il y a eu une grande vague de démissions car notre promesse était de transformer les politiques publiques autant que la pratique politique. Or à mon sens, nous avons trahi notre promesse initiale. J’ai choisi de laisser la politique à ceux qui sont taillés pour. Le moment est venu de m’exprimer car je dois une explication à ceux qui m’ont fait confiance, qui nous ont aidés à financer Place publique, à construire ses propositions programmatiques, qui nous ont rejoints, à toutes les personnes remarquables que j’ai rencontrées et qui ont, pour la plupart mais pas toutes, quitté le mouvement.

Pourquoi vouliez-vous déjà partir de ce mouvement que vous avez fondé avec quelques autres ?

Mon départ s’est fait en plusieurs étapes. J’avais quitté Place publique une première fois en février dernier par épuisement face à des problèmes structurels de leadership et de gouvernance et surtout effarée par les comportements humains que j’ai découverts chez certains. Loin d’être rappelés à l’ordre, ceux qui se sont le plus mal comportés ont au contraire pris du galon dans le premier cercle. Nous ne nous connaissions pas avant de nous embarquer dans cette aventure, cela nous a été fatal. Je n’ai pas voulu couper les ailes de ceux qui y croyaient encore et je n’ai donc pas annoncé mon départ publiquement.
Mon erreur a été de revenir, de remettre une pièce dans la machine malgré ses défauts de mise en œuvre et les dysfonctionnements humains… Il y avait de belles personnes dans l’aventure mais nous n’avons pas été en mesure de faire la peau à des pratiques politiques exécrables. Nous avons fait l’expérience de notre impuissance. On s’était souvent répété l’adage prêté à Mauroy : « quand les dégoûtés partent, il ne reste plus que les dégoûtants » et c’est pour éviter cette fatalité politique que j’étais revenue. Mais, c’était vain. La campagne a appuyé sur nos faiblesses structurelles et fait tomber les derniers masques. C’est à la guerre que les natures profondes se révèlent. Je me suis fait des amis pour la vie, mais j’ai aussi identifié des individus que je ne veux plus croiser. Les arrivistes auront toujours, par définition, une longueur d’avance sur les autres puisqu’ils passent leurs journées à calculer leurs coups, puisqu’il n’y a rien d’autre dans leur horizon que leur carrière et la constitution d’une rente politique.

C’est cet arrivisme qui vous fait abandonner la politique ?

Oui, c’est le frottement avec cet arrivisme qui a déclenché ma décision de quitter le mouvement, définitivement cette fois. Un courtisan qui avait déjà fait fuir des gens formidables est venu m’entreprendre au cas où je déciderais de m’engager aux côtés d’Anne Hidalgo dans la campagne municipale. Comme il est prêt à tout pour devenir conseiller de Paris, il venait se vendre. Se vendre. Ni plus ni moins. Je me retrouvais en position d’acheter sa fidélité en échange d’une rente politique.
Nous savons tous, en théorie, que la politique fonctionne ainsi, selon un système féodal d’allégeances, mais en faire l’expérience pratique change tout. J’ai été dégoûtée par cette forme de prostitution de la démocratie qui a comme conséquence que les plus vils obtiennent les meilleurs postes. Je me suis dit, au moment même où il me parlait, que rien n’avait changé depuis l’Antiquité, que les systèmes politiques étaient condamnés au clientélisme, aux petits arrangements, à la médiocrité. Je me suis juré que jamais de tels arrivistes n’obtiendraient gain de cause en mon nom. J’ai servi de caution écolo une fois, pas deux. Place publique a échoué, à mon sens, à mettre en place des garde-fous permettant de se prémunir de tels comportements. Je ne dis pas que c’est facile, mais il faut au moins que la culture de l’évitement du conflit n’ait pas le dessus sur celle du courage. Or l’exemplarité a fait défaut. La radicalité en politique, ce n’est pas pour demain. D’où ma rupture avec les fondateurs, et non pas avec les militants.

Vous parlez de Raphaël Glucksmann ?

Nous ne sommes pas faits du même bois, nous n’avons pas les mêmes points forts. Je dirais que les siens sont son intelligence et sa culture, les miens ma sensibilité et mon intégrité. Mes attentes en matière d’honnêteté et de courage ne sont pas compatibles avec la tambouille politique. C’est moi qui suis inadaptée à ce milieu.

Le problème, c’était le PS ?

En partie car le PS est une machine asséchée qui ne sait plus penser, qui n’est plus tendue par une quête idéologique, qui a sa violence propre. Mais ce n’était pas le seul problème : dans le contexte d’alors, nous n’étions pas capables de tenir la marée face à un vieil appareil. Tout s’est dégradé lorsque, les sondages ne décollant pas, le PS a voulu sécuriser ses arrières en faisant intervenir Cazeneuve, Hollande et consorts.
La promesse d’Olivier Faure était de transformer le PS de l’intérieur pour atteindre un nouvel horizon : la social-écologie. Mais cet objectif ne peut pas se réaliser avec ceux qui, au PS, y sont opposés et n’ont pas un microgramme de conviction écologique. Notre alliance devait fermer la porte à ceux qui étaient favorables à l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, au Grand Contournement Ouest de Strasbourg, à Europacity etc. Nous avions le soutien de femmes socialistes fortes et admirables, comme Christiane Taubira, Martine Aubry, Anne Hidalgo et d’autres. C’était incompréhensible de brouiller les messages à ce point.
Mais ainsi va la politique : l’idée de ne pas passer la barre des 5 % a plongé l’appareil PS en crise de nerfs et ils se sont mis à faire n’importe quoi, à tout repeindre en rose, à imposer leur logo au détriment des autres, à trembler de peur dès que j’allais prendre la parole, puisque mon discours ne changeait pas d’un iota par rapport à la feuille de route idéologique et programmatique sur laquelle nous étions tombés d’accord. Cela mettait du coup en abîme les agissements incohérents de fin de campagne. Comme une grande partie de l’équipe Place publique n’attendait rien comme rétribution, ni investiture, ni poste, les porte-flingue du PS n’avaient aucun moyen de nous maîtriser. Impuissants, ils ont utilisé d’autres vieilles recettes : nous isoler, polariser Place publique en pratiquant l’entrisme, s’en prendre aux femmes pour les faire passer pour des folles etc. C’est vraiment une expérience intéressante. Si des séries comme « House of Cards » n’avaient pas déjà été écrites, j’aurais de la matière pour un scénario !

Quelle matière ?

J’ai découvert par exemple, qu’en politique, la parole donnée n’a aucune valeur. L’engagement ne tient dans l’esprit des gens que si le contexte ne change pas. C’est une définition pour le moins souple de la notion de constance et de fiabilité ! Autre surprise : l’importance que revêt le phénomène de vengeance en politique. J’ai découvert des gens que l’idée de « se payer » quelqu’un surexcite et mobilise dans la durée. Malheureusement, la médiocrité et les mauvaises manières de ces gens-là donnent le « la » de la vie des partis. Les appareils politiques attirent, engendrent et conservent les pires, y compris quelques tarés d’une très grande violence humaine.
Je n’avais jamais connu, ni même imaginé, un milieu avec une telle concentration de pervers narcissiques, au sens pathologique du terme. J’en ai parlé avec des psys qui trouvent cela logique au contraire : la politique permet une dissolution illusoire des névroses dans un flux constant d’agitation et une rétribution narcissique très élevée étant donné que l’attention médiatique est centrée sur les individus. Ce qui est certain, c’est que ce qui se produit au sommet est très éloigné des bases militantes. J’ai découvert des militants PS vraiment géniaux, et j’ai adoré faire campagne partout en France avec eux et avec nos militants de Place publique. Je les remercie tous du fond du cœur pour nos échanges et leur engagement. Dès que je rentrais au QG de campagne à Paris, l’ambiance était plombée et détestable, mais je tenais en me ressourçant auprès d’eux.

Votre départ est plus large que vos désaccords avec le PS, on vous sent écœurée de la politique.

Très écœurée des partis en tout cas. De la gauche, contrairement à la droite, on attend plus d’exemplarité, plus de hauteur morale, de dignité, de courage, d’intégrité. La déconvenue est d’autant plus forte que nos attentes sont élevées. Je pense que tous les partis, peu importe leur couleur politique, sont des rouleaux compresseurs qui génèrent partout des schémas qui me semblent similaires : le règne de la défiance, le régime de la rumeur, du mensonge et des coups bas. La corruption des âmes et des mœurs se fait par un grignotage imperceptible et quotidien des normes morales. C’est pourquoi les partis sont le lieu de l’effondrement progressif et inexorable de notre ethos personnel et collectif. Je pense que leur temps est révolu. Les personnalités politiques intéressantes et agissantes, comme Eric Piolle, François Ruffin ou Anne Hidalgo se tiennent à une saine distance des appareils politiques, et je pense que c’est grâce à cela qu’ils gardent la tête sur les épaules. Ils préfèrent l’action concrète aux intrigues de palais. Je rêverais de voir ces trois personnalités nous proposer un ticket commun en 2022.

Vous avez essayé, et finalement vous quittez Place publique et la politique. Or vous pensez qu’il y a urgence à agir pour l’environnement. Où allez-vous militer ?

Dans les espaces de lutte. Les ONG, les médias, les tribunaux… Bloom [l’ONG de défense des océans dont elle est la présidente, NDLR] est très efficace. On agit avec méthode, stratégie, expertise. On obtient des victoires concrètes, mais elles sont sans cesse remises en cause par les lobbies. Il ne faut jamais baisser la garde. Je pense que nous avons changé d’ère, que l’irréversible est en marche et que pour faire face aux changements radicaux, impensables et impensés qui se présentent à nous, il aurait fallu se préparer culturellement depuis longtemps, éduquer nos enfants autrement, questionner nos préférences morales collectives et intégrer la coopération à nos schémas de pensée.
Plus les tensions sur les ressources augmentent, plus le repli identitaire et défensif s’accélère. A l’échelle globale, j’ai entièrement perdu foi en notre capacité à relever les défis, c’est pourquoi nous n’avons pas droit à l’erreur au niveau local : inventer des solutions fondées sur la coopération et faire front commun contre les droites diverses qui accélèrent la destruction de ce qui peut rendre nos sociétés résilientes. J’en veux terriblement aux Verts de mettre Hidalgo sous pression à Paris au lieu de lui reconnaître les mérites de son bilan, qu’elle partage avec eux d’ailleurs. Ce genre de petits jeux politiques est impardonnable à l’heure actuelle.

Vous parlez de « honte », le mot est fort.

Oui mais c’est le sentiment que j’ai. Je n’ai pas honte que nous ayons échoué à faire l’union des gauches écologistes ou à construire un mouvement citoyen majoritaire. Nous avons tenté, personne ne peut nous le reprocher. En revanche, ce dont j’ai honte, c’est l’inconséquence de certains. On me reproche d’être rigoriste, rigide, trop sérieuse, intransigeante. J’assume. Car j’estime que créer de l’espoir, faire croire aux gens qu’on peut changer les choses, qu’on va agir en déployant des qualités clairement nommées et qu’ils attendent de nous, pour ensuite laisser quelques invertébrés sans idéologie agir de façon clanique, c’est irresponsable. A l’heure actuelle et vu les enjeux, l’absence de courage individuel et politique, ce n’est pas sérieux. Le combat doit impérativement permettre de transformer la société, d’agir sur la réalité du monde, sur les freins au changement. Au moment où notre avenir est promis à l’apocalypse climatique et à l’extinction des espèces, le pouvoir politique est plus que jamais une modalité et non une fin en soi. Perdre cela de vue n’est pas seulement inadéquat ou nombriliste, c’est obscène et fautif.

Vous ne referez jamais de politique ?

J’ai pris l’habitude de ne jamais dire jamais. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve mais ce n’est pas prévu. Je pense que pour durer en politique, il faut être égocentrique ou sacerdotal. Jouir narcissiquement du mode de vie que la politique offre ou être prêt à sacrifier tout ce qui nous est le plus cher. Car dire qu’un engagement politique national est compatible avec la préservation d’un équilibre de vie, même modeste, est un mensonge. A titre personnel, j’ai détesté l’impression d’être dans un accélérateur de particules qui broie la culture, les liens, les familles. J’avais dit à un ami, ancien élu, « la politique c’est une lessiveuse », il m’avait rétorqué : « non, c’est un hachoir ». Il avait raison. Un hachoir de la pensée qui interdit le recul, la lecture, le calme, qui instaure un régime de compétition et de défiance alors que nous ne nous en sortirons que par la coopération et la confiance.
L’hyperconnexion, les réseaux sociaux, les buzz, mauvais ou bons, tout ça contribue à générer un environnement politique de qualité pathétique. L’épisode qui a suivi mon passage chez Pascal Praud est caractéristique : le buzz a été énorme mais alors que nous sommes face à une entreprise inquiétante de destruction de nos connaissances par certains médias, de création d’un climat relativiste justifiant de ne pas prendre les décisions nécessaires pour nous sortir du pétrin, aucun débat important ne s’en est suivi. Le CSA n’a pas donné suite à notre requête d’assumer pleinement sa mission etc. Je ne sais pas comment on peut faire de la politique au niveau national dans un tel contexte d’invectives hargneuses, de jugements à l’emporte-pièce, de création de mini tempêtes récurrentes, insignifiantes et chronophages sur les réseaux sociaux. La temporalité politique actuelle n’est pas la mienne, ni celle que j’estime bonne pour les choix qui s’imposent à nous. J’achève plutôt ma désescalade technologique, je me suis déconnectée de tout. J’ai décroché au 20 000e mail reçu. Et je retrouve de ce fait un fonctionnement cérébral et nerveux normal.

Vous ne voulez plus en faire, mais pour vous, la politique est-elle utile ?

Je ne sais pas comment on fait dans un monde complexe sans techniciens de la décision publique, en revanche je n’ai clairement pas trouvé la solution miracle à la crise de la représentation politique et au décrochage de la confiance des citoyens… Bismarck disait que les lois étaient comme les saucisses, qu’il valait mieux ne pas savoir comment elles étaient faites. A la fin, ce qu’on veut et ce qu’on juge, c’est un bilan, des actes. Ce que je veux pour ma ville par exemple, c’est une transformation totale pour la rendre viable : des voies sur berges piétonnisées, des couloirs de vélo, des voitures individuelles en régression. Si ces résultats nécessitent la fabrication de saucisses en arrière-cuisine politique, alors je suis reconnaissante à ceux qui font ce sale boulot parce que là au moins, les résultats sont concrets.

Cécile Amar

 »

in

https://www.nouvelobs.com/politique/20191020.OBS20054/claire-nouvian-j-ai-servi-de-caution-ecolo-une-fois-pas-deux.html?fbclid=IwAR31qRzU0XgobLBBLR6r4eehfL7fD2ar0gAj350b-gKnyKbdcN4xxOoAYfY

 

cropped-elephant-tete-120.jpg

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s